Pour ce qui est des revendications des manifestants, il suffit d'avoir l'échantillon d'une manifestation dans une grande ville de France pour comprendre ce que le Peuple reproche à son Prince. Étant Lyonnais de naissance, j'ai décidé d'effectuer mon premier reportage pour ce site sur la capitale des Gaules.
Les syndicats des différents secteurs ainsi que des membres de partis politiques d'extrême gauche se placent en porte-à-faux du gouvernement et de son Président Nicolas SARKOZY. Le climat est chargé d'une électricité hostile envers le chef de l'État. Les premières revendications qui ont pu être vu sur les pancartes et les banderoles sont des réclamations pour des hausses de salaires, des demandes pour conserver des emplois et la suppression du bouclier fiscal. Le bouclier fiscal est vu par la population comme l'écu de défense des richesses des plus grands entrepreneurs français. Il garantit en effet un plafonnement de l'impôt à 50% sur les plus grands patrimoines et les plus grands capitaux. Depuis quelques jours, différents députés, de l'opposition mais aussi de la majorité, quémandent la suppression de ce bouclier, sans aucun effet sur la volonté de Nicolas Sarkozy. Le fer de lance de la rue sera-t-il capable de fendre l'armure tant haïe ? Mystère... En tout cas, la grogne est bien là. Elle est perceptible à Lyon comme sûrement ailleurs
Jeudi 19 mars 2009, France hexagonale, Lyon, station de métro Montplaisir.
10H30
Le cortège immobile est déjà animé par des sifflets et des slogans qui fusent sous le doux soleil de cette fin d'hiver. La foule attend avec impatience le moment où elle pourra défiler de l'arrêt Grange Blanche à la place Bellecour, la troisième plus grande place de France et la première place piétonnière d'Europe(1). Les manifestants trépignent presque, et la musique qui sort des haut-parleurs juchés sur les camionnettes qui roulent au pas parvient tout juste à les distraire de l'attente.
10h45
Le cortège bouge enfin, il sort de sa torpeur avec l'envie de battre le pavé (ou plutôt l'asphalte), désireux de crier au prince de la Nation ce qu'il pense de sa politique. Les manifestants hurlent, chantent et entonnent gaiement tous les slogans usuels à l'encontre du chef de l'Etat, comme pour oublier qu'il faudra ensuite revenir à une réalité morose. "En grève, en grève!" clament -ils. les salaires et l'emploi sont leur préoccupation première si on lit la banderole de la Confédération Générale du Travail. Ils veulent aussi la peau des ogres de la finance et de l'actionnariat qui dévorent la France. Les syndicats sont toujours les premiers en tête de cortège, les étudiants -soi-disant- "en grève" attendent de pouvoir se glisser dans la foule pour décrier le gouvernement avec la verve qui caractérisent leur jeunesse. Les camionnettes diffusant de la musique digne de la technoparade de Jack LANG provoquent le dandinement des étudiants. Pourquoi ces étudiants sont-ils eux "en grève"? Pas par solidarité, mais parce que leurs professeurs-chercheurs sont frappés par des suppressions de postes (900 prévues en 2009(2))
et d'un décret modifiant leur statut de 1984. De même, les étudiants qui manifestent veulent l'abrogation de la loi Pécresse sur l'autonomie des universités (loi "Liberté et Responsabilité des Universités" (LRU)) qui serait en fait une mise sous tutelle contraignante de l'État de l'université (mobilier, locaux, personnels d'entretien et professeurs). Chercheurs mais aussi professeurs de secondaire manifestent, car se sentent menacés par une troisième loi sur la mastérisation de concours pour l'Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM) qui forment "pédagogiquement" les futurs enseignants du primaire et du secondaire notamment. cette mastérisation ferait que les IUFM perdraient de leur importance pour que le concours pour devenir enseignant se face uniquement durant la formation à Bac +4 ou +5 (Master). Étudiants, professeurs et chercheurs veulent la suppression de ces trois décrets.
(Je suis étudiant à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon, voilà pourquoi les grèves étudiantes m'interpellent autant!)
11h10
Pendant ce temps, les ouvriers de très grandes entreprises crient leur colère devant la menace du licenciement qui plane au-dessus d'eux comme une épée de Damoclès. Leurs patrons font des profits qui leur semblent scandaleux, venant de stock-options ("options sur titres" en français) qui sont des rémunérations versées aux entreprises souvent cotées au CAC 40 (la bourse française) où l'on achète des actions dont le prix est fixé à l'avance (plus bas que le marché), tout comme la date d'achat. cela permet à l'entrepreneur de faire un bénéfice immédiat le plus souvent. Les employés des services publics dénoncent leurs conditions de travail, en particulier ceux du milieu hospitalier (infirmières notamment.)
Les revendications des salariés ont pourtant toute leur légitimité. Il y a peu de temps, l'entreprise Continental de Clairoix a annoncé la fermeture de l'usine d'ici quelques années alors que les salariés ont consenti à plusieurs sacrifices comme celui de faire 40 heures au lieu de 35 heures -comme ce fut prévu par la loi Aubry de 2000- et le gel des salaires pendant plusieurs années pour éviter de perdre leurs emplois. Les salariés dénoncent l'actionnariat tout puissant et repu, ne supportant plus d'être les dindons de la farce.
Le peuple veut la tête de son roi "sarko au pilon!" peut-on lire sur les banderoles, avec au bout d'un bâton, la tête factice et décapitée du Président, comme celle de Louis XVI présentée au peuple.
Ce défilé n'est donc pas homogène, où le nom du président est conspué, les manifestants ont néanmoins des préoccupations différentes suivant leurs conditions sociales et leurs orientations professionnelles.
11h25
Le cortège de l'IEP de Lyon part enfin dans la manifestation avec un frénésie non dissimulée criant des slogans et chantant des comptines détournées. La marche s'effectue en accordéon (marche/arrêt/marche.) Les étudiants et autres manifestants renvoient à leur roi élu ses propos tenus au salon de l'agriculture de 2008 à un badaud qui avait refusé de lui serrer la main ("Casse-toi sale con!") sous la forme de "Casse-toi Sarkon!". Les étudiants de Sciences Po avec lesquels je suis sont très créatifs dans l'invention de slogans et les parodies chansonnières, on entend: "Il était un petit bonhomme, il était un petit bonhomme qui voulait tout, tout, tout, nous supprimer" sur l'air du Petit Navire. Pour dénoncer la finance internationale il sont là aussi inépuisables avec des "Moins de Bernard MADOFF plus de profs" car ils rêvent tous d'être fonctionnaires. Il font référence aux augmentations de salaires dans les départements de Guadeloupe et de Martinique en demandant "200 €" supplémentaires alors que eux ne travaillent pas régulièrement comme des salariés et ne vivent pas les inégalités qui sont terribles dans les deux îles où le coût de la vie est 5 à 6 fois plus cher(3). Il clament aussi "C'est pas les étrangers, c'est pas les étudiants, c'est pas les chercheurs, c'est les capitalistes qui ruinent, ruinent, ruinent la société!" , oubliant que la globalisation est un trépied qui tient debout grâce à l'échange mondial des marchandises, des capitaux et...des hommes. Cela permet alors au patronat de payer au quart de prix des étrangers clandestins très peu qualifiés pour faire pression sur les salaires et les utiliser comme casseurs de grèves lors des mouvements sociaux dans les entreprises de maçonnerie, d'hôtellerie, de restauration...
Seul semble compter le slogan dans ce mouvement des étudiants de l'IEP Lyonnais même s'il doit atteindre parfois les tréfonds de la stupidité.
13h20
Le cortège des manifestants s'accélère sur la grande avenue GAMBETTA. les slogans sont de plus en plus stupides: "Ours blancs, étudiants même combat" , "Lyon 1 , Lyon 2, Lyon 3 Sciences Po, sarko Zéro!" On me dit de prendre ça à la légère. Très bien, alors amusons-nous! Devant une station-service de Total on crie "Total, Total paye la crise!!!". Je discute avec une amie de l'IEP de Lyon qui espère que la manifestation d'aujourd'hui aura un impact sur la politique du gouvernement. Il est difficile de dire si cela sera vrai à ce moment -là, sachant que le Président n'est pas un homme qui cède facilement.
13h30
Des membres partis d'opposition -socialistes et communismes- (élus et non élus) et les militants de toute la gauche française encouragent les manifestants depuis les trottoirs, distribuant des tracts pour les élections du parlement européen en juin 2009 et scandant "Unité, unité!". La place Bellecour est tout près maintenant.
13h50
Le cortège arrive enfin place Bellecour où la statue du Roi-Soleil a été entouré par des manifestants de banderoles de revendications. Le cortège s'égaille et semble se disloquer. La manifestation prend fin, la gaieté aussi. C'est l'heure du retour à la dure réalité pour la plupart des manifestants, espérant être écoutés par le prince démocratique.